George Etherege, « L'homme à la mode » (XVIIe s.) , premier acte. Il s'agit
d'une adaptation: cette pièce semble n'avoir jamais été traduite
en français parce qu'elle est une critique (mêlée de fascination)
du "dandinisme" français qui a précédé le dandysme. L"Homme à la
mode" a un pseudo accent français et parle un langage émaillé de
mots de pseudo français,ce qui nécessitait une transposition.


Frank Wedekind, « L'éveil du printemps » (XIXe s.) , deux premières scènes.

J'ai traduit ces deux pièces entièrement.



GEORGE ETHEREGE

L'HOMME A LA MODE
ou
Sir Flashy Flop
pièce jouée et publiée pour la première fois en 1676,
inédite en français
adaptation de l'anglais



Prologue (d'après Sir Car Scroope)

Nos poètes écrivant aujourd'hui pour la scène
- Cet abîme interdit où la vérole traîne -
Laissent souvent leur peau dans les arènes
Où leur soif de louange les enchaîne.
Le théâtre est pour eux, pauvres danseurs de corde,
Un jeu bien trop dangereux pour qu'ils en démordent.
L'inspiration les flatte avec un air timide,
Comme une fille encore inexpérimentée;
Mais quand leur vanité par elle est chatouillée,
Ils se perdent pour elle et tombent dans le vide.

Ce soir, venez revoir une ancienne maîtresse
Que vous méprisiez jadis avec tendresse.
Depuis, vous vous êtes vautrés dans tant de boue
Qu'une idole naïve vous ferait la moue.

Sur nos scènes, souvent, la grâce fait la place
A des révoltes ivres, à d'absurdes grimaces,
Et à des personnages sordides et vils.
Le sol qui les fait croître est loin d'être stérile
Ou appauvri par un fréquent labour,
Car à vos portes on trouve tous les jours
Assez d'ordure pour le nourrir en compost:
C'est à votre folie que l'acteur doit son poste,
Tout comme un médecin vit par la maladie.
Ne censurez donc pas la comédie!

Liste des personnages
Ces messieurs:
M. Darsan
M. Medley, ami de M. Darsan
M. Bellair père
M. Bellair fils (amoureux d'Emilia)
Sir Flashy Flop

Ces dames:
Lady Deville (soeur de M. Bellair père)
Emilia
Mme Lovène (amoureuse de M. Darsan)
Bellinda (amoureuse de M. Darsan)
Lady Rosborough
Harriet, fille de Lady Rosborough

Perle et Zéla, deux femmes de chambre
Un cordonnier
Une vendeuse d'oranges
Trois gaillards négligés
Deux porteurs de chaise
M. Smirk, un prêtre
Handy, un valet de chambre
Des pages, des valets de pied, etc.

Acte I
Scène 1


Une chambre à coucher. Une table couverte d'affaires de toilette. Un habit préparé. Entre DARSAN , en robe de chambres et pantoufles, un billet à la main et chantant des vers.

DARSAN "Opprimé par l'Espagne à l'orgueil sans pareil,
A quoi bon voir encore l'éclat du soleil?"
Puis il relit sa lettre.
"Pour Mme Lovène." Un billet doux écrit de sang-froid, quelle chose terne! Je me sens volé de ma sincérité. Et elle ne le trouvera pas assez tendre.Les femmes passent toujours des heures à examiner nos lettres. Elle va y déceler le déclin de ma passion, c'est sûr. - Holà! Un valet!

Entre HANDY.

HANDY Monsieur?

DARSAN Appelle un valet de pied!

HANDY Aucun n'est encore là.

DARSAN Les chiens! Toujours au lit jusqu'à midi!

HANDY C'est de boire votre argent qui les fatigue autant.

DARSAN Dorénavant, fais attention à leurs absences. Le prochain que j'y prends paiera pour l'exemple. Qui est-ce qu'on entend brailler, là-dehors?

HANDY La vendeuse d'oranges, avec le cordonnier.

DARSAN Va m'appeler cette énorme coquine. Les fruits sont rafraîchissants,le matin.
HANDY sort.
[chantant]
"Ce n'est pas que je l'aime moins
Que quand à ses pieds je rampais..."
Entrent la VENDEUSE D'ORANGES avec HANDY
Eh bien, double tripe! Quelles nouvelles?

VENDEUSE Voyez ces magnifiques fruits! Je n'ai pas traîné au lit, moi, ce matin. J'étais debout à l'aurore pour aller au marché et rafler tout ce qu'il y a de plus beau.

DARSAN Ça? Tes invendus de la semaine dernière, oui! Même un jour férié et dans un bas quartier, on trouve mieux.

VENDEUSE Vous ne savez rien apprécier. Je voudrais que les dames que vousfréquentez vous entendent, quand vous me parlez d'elles.
Elle dispose ses fruits.
Voilà, dites à votre intendant de me donner une pièce d'or!

DARSAN [à HANDY.] Rends-lui ses fruits, à cette maquerelle!

VENDEUSE Sur ma foi, vous êtes impossible. - Bon! J'allais oublier de vous dire:il y a une jeune demoiselle qui vient d'arriver en ville avec sa mère et que vous avez curieusement troublée.

DARSAN Jolie?

VENDEUSE Ah! Pour ça, c'est une perle rare. Et une fortune monstrueuse, paraît-il.Tenez, mangez cette pêche! Elle se détache de son noyau. Elle est meilleure que les Newington.

DARSAN Je gage que cette perle rare est un crapaud emperruqué comme on en voit dans la loge du Roi, dans son théâtre moyenâgeux.

VENDEUSE Vous changeriez de ton si vous la voyiez.

DARSAN D'où me connaît-elle?

VENDEUSE Elle vous a vu hier dans le quartier de la Bourse. Vous folâtriez avec unemarchande.

DARSAN [à part] Je me rappelle! Il y avait une femme masquée qui m'observait.- Je folâtrais, moi?

VENDEUSE Que oui! Elle m'a répété toutes vos paroles, en vous imitant si bien avec son visage et avec son corps...

Entre MEDLEY.

MEDLEY Darsan, ma vie, ma joie, mon péché mignon! Comment vas-tu?Il le serre dans ses bras.

VENDEUSE Quelle sale manie il a, celui-là, d'embrasser les hommes!
Elle crache.

MEDLEY Darsan, pourquoi laisses-tu entrer chez toi cet outrage à la décence? Tes voisins vont croire que tu as besoin d'elle pour recruter tes maîtresses.

VENDEUSE [à Darsan] Il fallait encore que ce mécréant vienne vous prêter main forte!Payez-moi mes fruits, maintenant!

MEDLEY C'est suranné, d'être maquerelle, bonne femme. Il n'y a que de la lie dans ton tonneau.

DARSAN Tu la calomnies. Elle a du vin noble à tâter, paraît-il.

VENDEUSE Eh! J'en ai pour tous les goûts, même pour les plus exigeants.

DARSAN Et pour lui? Trouve-lui de la compagnie!

VENDEUSE Qu'il aille se faire pendre! Je lui recommande le cordonnier d'à côté, c'est un joli dégoûtant.

MEDLEY Femme assassine! Ce cordonnier peut témoigner que les docteurs te paient pour vendre des fruits trop verts et porteurs de maladies.

VENDEUSE J'attends toujours mon argent.

DARSAN Pas un sou! Amène-moi d'abord la demoiselle dont tu m'as parlé!

VENDEUSE Cette demoiselle? Elle est peut-être aussi chaste qu'une soeur, pour ce que j'en sais. Payez-moi, M. Darsan! Vous êtes injuste avec moi. Vous savez bien que j'ai un gagne-pain honnête.

DARSAN Dis-moi juste son nom, et Handy te paie.

VENDEUSE Elle me l'a interdit.

DARSAN C'était pour être bien sûre que tu n'oublierais pas de le faire.

MEDLEY Où habite-t-elle?

VENDEUSE Elle loge chez moi, avec sa mère.

MEDLEY Voilà qui lui promet une brillante clientèle.

VENDEUSE Allez-vous arrêter vos médisances?

DARSAN Voyons, du calme! Et la mère, quel genre de femme est-ce?

VENDEUSE Une belle dame, grave et gracieuse. Mais elle en veut à la jeunesse dissolue de Londres. Vous, par exemple, elle vous tient pour le diable en personne.

DARSAN Que sait-elle de moi?

VENDEUSE Vous êtes connu. Vous courez trop les femmes. Elle a entendu mille ragots à votre sujet, et elle gobe tout.

MEDLEY Ce portrait doit être celui de Lady Rosborough et de sa fille Harriet.

VENDEUSE [à part] Quel sorcier, celui-là! Toujours informé de tout!

DARSAN Les connais-tu?

MEDLEY Très bien. La mère est une nostalgique des bonnes manières de l'âge de glace.

DARSAN Une beauté d'époque a le droit d'être un peu formaliste. Voilà qui me plaît. Et la fille?

MEDLEY Eh bien, d'abord, c'est une fort riche héritière.

DARSAN Et belle?

MEDLEY A en couper le souffle, même à moi. Une masse de beaux cheveux brun clair! De grands yeux rêveurs! Et une bouche que j'ai embrassée cent fois en imagination - avec une moue adorable et des lèvres toujours un peu humides, comme une rose le matin, avant que le soleil ait évaporé toute la rosée!

DARSAN Tu veux m'en faire accroire.

VENDEUSE Que non, il dit vrai. C'est une créature raffinée.

DARSAN A-t-elle de l'esprit?

MEDLEY Beaucoup, pour une femme. Et méfie t'en: sous des dehors tendres, elle cache un coeur bourru.

DARSAN Tout cela m'attire singulièrement.

MEDLEY Je me demande pourquoi sa mère l'amène en ville. Un vieil entreteneur sénile n'est pas plus jaloux de sa maîtresse.

VENDEUSE Elle m'a fait rire, hier. Elle m'a raconté qu'un juge était venu leur rendre visite et l'avait saluée en la lorgnant comme ça, avec un "smack" concupiscent.Un juge! C'est étonnant, non?

MEDLEY Magistral!

DARSAN Ils ont peut-être des robes si amples pour abriter certains élans inavouables.

MEDLEY Allons, habille-toi! Il est déjà tard.

DARSAN Appelle le cordonnier, Handy!

VENDEUSE Mon bon M. Darsan, payez-moi! Je préfère encore vous donner mes fruits que de rester pour me faire insulter par ce mal embouché. Vous, encore, vous êtes des messieurs, on vous supporte; mais ce pouilleux-là, c'est trop me demander.

DARSAN [à Handy] Donne-lui sa pièce d'or! [A la vendeuse.] Quand tu reverras cette jeune personne, dis-lui qu'il faut que nous fassions connaissance!

VENDEUSE Et voilà, vous ne rêvez plus que de dévoyer cette jolie créature. Ah, si le ciel pouvait vous redresser!

MEDLEY Adieu, baril!
La VENDEUSE D'ORANGES et HANDY sortent.
As-tu revu celle que tu appelles ton "pis-aller", Mme Lovène?

DARSAN Non, pas depuis deux jours.

MEDLEY Etes-vous en bons termes?

DARSAN L'heure est aux raccommodages. C'est une femme terriblement violente. La liaison ne tient plus qu'à un fil.

MEDLEY Nerveuse et jalouse comme je la connais, elle va le faire craquer. Qu'est-ce que c'est que ce billet?

DARSAN Une excuse que je vais lui envoyer pour la négligence dont je me suis rendu coupable.

MEDLEY Puis-je lire?

DARSAN Fais donc.

MEDLEY [lisant] "Je ne déteste pas le travail, je le hais! Deux jours sans vous voir,à cause de lui! Je viendrai cet après-midi, dans l'espoir d'oublier cette morne absence dans le plaisir de votre compagnie." Le travail a bon dos, Darsan! J'ai eu un oeil sur toi: tu as été au théâtre, voir une pièce interdite avec une femme masquée. Si Mme Lovène l'apprend, cet aimable billet aura du mal à te faire rentrer en grâce.

DARSAN Cela romprait la monotonie de mon existence actuelle. Il y a au moins une semaine qu'aucune femme ne m'a plus fait la joie de casser son éventail, de bouder ou de renier ses serments à cause de moi.

MEDLEY C'est choquant! Voudrais-tu que je lui conte ton escapade? Je la corserais de quelques détails bien propres à la mettre hors d'elle.

DARSAN Quelqu'un se charge déjà de l'informer.

MEDLEY Qui ça?

DARSAN La femme masquée du théâtre.

MEDLEY Elle se démasque pour en dépiter une autre? Ce n'est pas de la malice, ça, c'est de l'inconsidération!

DARSAN Non, Medley, tu n'y es pas. Cette femme masquée désire que je lui prouve ma sincérité en rompant avec Lovène sous ses yeux; mais elle songe à ma réputation et ne voudrait pas que je me montre sous un jour trop barbare, aussi va-t-elle me fournir une occasion.

MEDLEY Très délicat.

DARSAN Elle projette d'aller rendre visite à Lovène un peu avant moi, cet après-midi.

MEDLEY Sont-elles amies?

DARSAN Oh, amies intimes!

MEDLEY De mieux en mieux! Continue!

DARSAN Elle va insensiblement aiguiller la conversation sur moi et exacerber artistement sa jalousie pour que Lovène me fonde dessus et me fasse une scène dès mon arrivée. Je dois profiter de cette amorce pour jouer mon rôle: confesser mon infidélité, affirmer mon indépendance, lui reprocher d'être possessive et irascible,lui attribuer le premier amant qui me viendra à l'esprit, la dédaigner et la laisser en pâture au prochain amateur de génuflexions.

MEDLEY Ta nouvelle conquête a un génie digne de toi, Darsan.

Entrent HANDY, le CORDONNIER et un VALET DE PIED.

DARSAN [au valet de pied] Effronté! Tu rampes comme un chien qui a fait tomber un plat.Si tu ne t'améliores pas dans ton service, je te largue sous la roue de la fortune. - Handy, scelle-moi ça, et qu'il aille le porter tout de suite.

Le VALET DE PIED sort.

MEDLEY Pourquoi lui envoies-tu cet aimable billet, si tu es résolu à la dresser contre toi?

DARSAN Pour qu'elle reste chez elle cet après-midi. [Au CORDONNIER.] Alors, sac à vin?

CORDONNIER Vous! Ce n'est pas avec l'argent que vous me devez que je risque une gueule de bois.

MEDLEY La vendeuse d'oranges dit que tes voisins ont bien remarqué que tu ne croyaispas en Dieu. Ils veulent te dénoncer à l'évêque pour que tu sois brûlé vif.

CORDONNIER Quel tas de fumier, celle-là! Si son mari ne nous en débarrasse pas, les paroissiens vont porter plainte pour pollution, tellement elle pue.

MEDLEY Ecoute un conseil d'ami et réforme-toi! La débauche et la grossièreté sont des vices trop nobles pour un cordonnier.

CORDONNIER En plus de tous vos avantages, vous voudriez le monopole du péché national! Vous, les riches, vous n'avez pas plus de mesure que les femmes. Sitôt qu'un pauvre montre les dents, il se fait railler par de bien plus enragés que lui.

DARSAN Tiens ta langue, ou je te fais mettre au pilori! On en a censuré pour moins que ça.

CORDONNIER Ce que je dis est tout à fait vrai de certains d'entre vous. Et nos ouvriers ne chantent plus que vos maudits pamphlets, au lieu d'inoffensives romances.

DARSAN Nos pamphlets, insolent?

CORDONNIER Vous êtes comme César, mon bon monsieur, vous faites vos petits commentaires.

MEDLEY Le rascal a lu, à ce que je vois.

CORDONNIER In vino veritas.

DARSAN Enfile-moi mes bottes, mon gaillard!

CORDONNIER Et d'une...

DARSAN Tu devrais te voir. L'effort te creuse mille rides; on dirait un taureau furieux.

CORDONNIER Je dois plutôt ressembler à votre maîtresse quand elle enlève son maquillage. Voilà! Poussez-moi ce pied dans sa maison! Sacrebleu! Le jour où l'un de vos beaux messieurs fera de l'ouvrage aussi moderne, je veux bien qu'on me tranche les oreilles avec mon propre couteau.

MEDLEY On les servira en ragoût à un conseil de cordonniers.

CORDONNIER Attendez! Une chenille! Peuvent pas rester dans les choux? - Allons, patron! Je veux boire à votre santé. Donnez-moi de quoi!

DARSAN Occupe-toi mieux de ta famille! Ne laisse pas ta femme te suivre à la taverne,se battre avec ta putain et te ramener en triomphe!

CORDONNIER Je vis avec ma femme comme un gentilhomme, palsambleu! Je me fous de ce qu'elle trafique, elle ne me demande jamais où je vais. On se parle poliment, on se déteste cordialement, et, pour éviter de macérer ensemble, on a chacun notre canapé séparé.

DARSAN [à HANDY] Donne-lui une demi-couronne!

MEDLEY Seulement s'il promet de rouler sous la table!

CORDONNIER Moi? Je ne bois pas, je déguste! [à HANDY.] A la santé du patron, collègue!

DARSAN Ne débauche pas mes domestiques, bonhomme!

CORDONNIER Clin d'oeil en passant! Il sait reconnaître un cabaret d'un hangar.

Le CORDONNIER sort.

DARSAN [à HANDY] Mes habits, vite!

MEDLEY Où allons-nous dîner, aujourd'hui?

Entre BELLAIR FILS.

DARSAN Où tu veux. Voici une troisième fourchette.

BELLAIR FILS Volontiers.

MEDLEY Noble gentilhomme, qu'allez-vous dire à votre respectable maîtresse? Il est contre son intérêt que vous fréquentiez des gens aussi matérialistes que nous.

BELLAIR FILS Oh, elle est magnanime! C'est plutôt vous, que je crains d'avoir offensés. Je me suis fait un peu rare, ces temps.

MEDLEY Je serai magnanime, moi aussi. Je vous souhaite de filer le parfait amour avec la délicieuse créature qui nous a privés de votre présence.

BELLAIR FILS Vous me souhaitez le paradis, mais vous me croyez en route pour l'enfer.

MEDLEY Votre foi vous sauvera peut-être du cocuage. Moi, je suis trop sceptique pourle mariage. Si j'en étais aussi près que vous, je ferais des cauchemars toutes les nuits.J'en viendrais à hurler partout: "C'est le châtiment! C'est le châtiment!" comme les hallucinés de l'asile de fous.

BELLAIR FILS On peut faire confiance à une femme sans être complètement naïf et béat.

MEDLEY Peut-être, mais quand on a du crédit et qu'on peut déjà obtenir ce qu'on veut sur parole, pourquoi aller traiter avec des juifs qui établissent des contrats et demandent des garanties pour un oui ou pour un non?

BELLAIR FILS Arrêtez de prêcher sur ce texte! Vous ne me déconvertirez pas du mariage.

DARSAN [à HANDY, qui s'affaire à l'habiller] Assez d'apprêts! Tu es pire qu'une guêpe qui bourdonne au nez d'un homme en train de dîner.

HANDY Vous aimez être bien ajusté, Monsieur.

DARSAN L'élégance ne nuit pas à l'intelligence, contrairement à une opinion très répandue.

HANDY Voulez-vous du parfum, ou de l'eau de toilette?

DARSAN Je me contenterai de l'odeur de mon corps, aujourd'hui.

HANDY Comme il vous plaira, Monsieur.

HANDY sort.

DARSAN Dire que la valeur d'un homme se résume aujourd'hui à ses noeuds de cravates et de rubans! La vie devait être bien triste, avant toute cette frivolité.

MEDLEY Superbe costume, que tu as là, Darsan!

DARSAN Heureux de te plaire.

BELLAIR FILS Tu es certainement l'homme qui s'habille le mieux de la ville.

DARSAN Tu vas me donner une trop haute opinion de mon génie.

BELLAIR FILS Un grand critique en ces matières vient de nous arriver tout fumant de Paris.

MEDLEY Vous parlez sans doute de Sir Flashy Flop.

BELLAIR FILS Précisément. Il dit qu'il est un parfait galant.

DARSAN Un parfait dindon, oui! Il a le cou tordu à force de regarder autour de lui pour vérifier qu'on l'admire.

BELLAIR FILS Hier, il a poussé l'audace jusqu'à aller au théâtre, ce lieu de perdition, avec ses gants jusques aux coudes et sa perruque minutieusement bouclée.

MEDLEY Son zozottement est délicieux.

DARSAN Et son accent de Paris non moins.

MEDLEY Il est comme notre bon roi, il ne jure que par la France et par le despotisme.

DARSAN Un peigne-cul farci d'éducation.

BELLAIR FILS Il s'est déjà mis en quête d'une compagne pour l'été. Je l'ai vu hier chez ma tante Deville. Il a donné un aperçu de son prestige à Mme Lovène en lui expliquant qu'il s'habillait bien, dansait bien, maniait bien le fleuret, et que ses lettres d'amour étaient très belles.

MEDLEY Jolis ingrédients pour assaisonner un dindon!

DARSAN Il tombe à pic. Je cherchais un rival à reprocher à Lovène.

BELLAIR FILS Elle n'aime que toi, j'en suis bien sûr.

DARSAN Un bonheur qui me serait déjà monté à la tête, si je n'étais pas modeste de nature.

BELLAIR FILS M. Medley, puis-je dire deux mots à Darsan en particulier? Il s'agit du secret d'une belle femme.

MEDLEY Votre civilité vous cause trop de problèmes, M. Bellair. Vous pouviez chuchoter sans tant de cérémonie.

BELLAIR FILS [à DARSAN] Où en sont tes affaires avec Bellinda?

DARSAN Bellinda ne m'intéresse plus. Elle fait trop de façons.

BELLAIR FILS Ce n'est pas ce qu'on aurait dit, hier, au théâtre. Elle était masquée,mais je l'ai reconnue.

DARSAN Nous avons fini par nous disputer. Elle se faisait prier pour venir au rendez-vous que je lui proposais. Les saintes nitouches ne m'intéressent pas.

Entre HANDY.

HANDY [à BELLAIR FILS] Monsieur, votre domestique est dehors et demande à vous parler.

BELLAIR FILS Je reviens tout de suite, messieurs.

BELLAIR FILS sort.

MEDLEY Joli garçon, ce Bellair!

DARSAN Beau, cultivé, un peu niais, mais tout à fait supportable.

MEDLEY Toujours bien vêtu et toujours aimable. Je vois que vous êtes devenus de grands amis, toi et lui.

DARSAN C'est dans notre intérêt mutuel! Je l'introduis dans des milieux d'artistes, lui m'introduit chez les gens respectables.

MEDLEY Qu'est-ce que c'était que ces chuchotements?

DARSAN Il voulait savoir une chose que j'ai préféré lui cacher. Je ne veux pas le voir attraper notre méfiance des femmes et de l'honorable voie du mariage.

MEDLEY Emilia sera peut-être une bonne épouse, après tout. Elle ne profite pas trop de sa beauté pour affrioler les hommes.

DARSAN Elle attend d'avoir un bon mari pour s'y mettre.

MEDLEY Crois-tu? Je comprends enfin pourquoi tu encourages Bellair dans sa fatale résolution!

DARSAN Emilia m'a laissé si peu d'espoir dans son état présent que je fais ce que je peux pour qu'elle en change.
Entre BELLAIR FILS.
Bellair! Je te croyais parti, ma parole. Les amoureux sont tellement inconséquents!

BELLAIR FILS Si vous saviez ce que mon domestique vient de m'apprendre!

DARSAN Tu as l'air bouleversé. Raconte!

BELLAIR FILS Mon père est ici, à Londres, et il a fallu qu'il aille se loger dans la même maison qu'Emilia.

MEDLEY Sait-il que vous êtes amoureux d'elle?

BELLAIR FILS Il sait que j'aime, mais pas qui - à moins qu'un lèche-bottes ne m'ait trahi.

DARSAN Sa soeur, ta tante Deville, est dans la confidence.

BELLAIR FILS Je n'ai aucune crainte de ce côté-là. Dans cette lettre que je reçois, mon père me donne rendez-vous pour tout à l'heure chez ma tante. Il ajoute qu'il veut me présenter une jeune fille riche, un bon parti, et que, si je refuse de l'épouser, je peux m'attendre à être déshérité.

MEDLEY C'est inespéré, Bellair! Un amoureux n'a pas si souvent l'occasion de prouverson désintéressement.

BELLAIR FILS Et comment, je vous prie?

MEDLEY Envoyez l'héritage au diable et provoquez votre père à réaliser sa menace! Tout ce que vous risquez, c'est de perdre votre calèche et de crouler sous les quolibets de vos amis. Vous serez le héros de tous les ahuris!

BELLAIR FILS Intéressante perspective! Je crois que j'aurai assez de courage pour ne pas me marier du tout.

DARSAN Ne nous prive pas de ton personnage romanesque!

BELLAIR FILS La tempête que j'attendais depuis si longtemps commence à se déchaîner. Je n'y tiens plus: je vais retrouver Emilia, pour savoir exactement ce qui est à craindre. Où allez-vous dîner?

DARSAN Chez Long ou chez Locket.

MEDLEY Disons chez Long.

BELLAIR FILS Je vous y rejoindrai, si mes ennuis ne me rendent pas infréquentable.

BELLAIR FILS sort.
Entre un VALET DE PIED avec une lettre.


VALET DE PIED [à DARSAN] Une lettre pour vous, Monsieur.

DARSAN L'adresse est correcte: "Pour M. Darsan".

MEDLEY Voyons! Authentiques gribouillis et orthographe de pute.

DARSAN Je connais l'écriture. Elle écrit avec l'accent cockney.

MEDLEY Lis-la moi, veux-tu?

DARSAN [lisant] "J'availle bien dit que vous ne m'aimieil pas; autrement, vous serieil déjà reviendu. Je sui sans le sou et treil mélagncolique. Soyeil gentil, envoyeil-moi une guigneil pour voir la musique d'opérail. Saincèrement, votre servagnte, Molly."

MEDLEY Tu vas me faire le plaisir de lui envoyer sa guinée, pour qu'elle puisse étinceler dans une loge et faire honneur à sa profession.

DARSAN Ne t'en fais pas, elle va ressusciter devant le beau monde. [A HANDY.] La voiture est-elle à la porte?

HANDY Vous ne m'avez pas dit de la faire chercher.

DARSAN Triple buse!
HANDY s'apprête à sortir.
Hé, l'abruti!

HANDY Monsieur m'a parlé?

DARSAN Oui, monsieur. Une objection, monsieur?

HANDY J'ai la tête sur les épaules, monsieur.

DARSAN Mais pas les pieds sur terre, alors. - Comment es-tu venu, Medley?

MEDLEY En chaise.

VALET DE PIED Vous pouvez prendre un coche, monsieur, si vous le désirez.

DARSAN Je peux monter sur un éléphant, si je le désire, monsieur, pour me protéger des assauts de la boue. Appelez une autre chaise à porteurs et envoyez la voiture chez Long!
Le VALET DE PIED et HANDY sortent.
DARSAN et MEDLEY sortent en chantant.







L'EVEIL DU PRINTEMPS

de Frank Wedekind


Tragédie enfantine
(écrite entre l'automne 1890 et Pâques 1891)

Traduction non publiée d'Elsa Wack et Micky Zimmermann
Traductions existantes: François Regnault, Gallimard
Renée Wentzig, Yves Beaumesne, Actes Sud (adaptation)

A l'homme masqué.
L'auteur
.

PREMIER ACTE
Acte I, scène 1


WENDLA Pourquoi me l'as-tu faite si longue, cette robe, maman?

Mme BERGMANN Tu as quatorze ans aujourd'hui!

WENDLA Si j'avais su que tu ferais ma robe si longue, j'aurais mieux aimé ne pas les avoir.

Mme BERGMANN Cette robe n'est pas trop longue, Wendla. Qu'est-ce que tu veux? Qu'est-ce que j'y peux, si mon enfant fait deux pouces de plus à chaque printemps? Tu es une grande fille maintenant, tu ne vas pas t'exhiber dans ta robe d'enfant.

WENDLA Elle me va mieux que cette chemise de nuit. - Laisse-moi encore la porter, maman! Juste cet été. Que j'aie quatorze ou quinze ans, ce sera toujours assez tôt pour enfiler cette robe de pénitente! - Oublions-la jusqu'à mon prochain anniversaire. De toute façon, je vais marcher dessus.

Mme BERGMANN Que faut-il dire? Je te garderais bien comme tu es, fillette. Il y en a tant qui sont empotées, à ton âge... Toi, c'est le contraire. - Qui sait ce tu seras, quand les autres se seront dégauchies?

WENDLA Qui sait - je ne serai peut-être plus rien.

Mme BERGMANN Oh! Mon petit, où vas-tu chercher de telles idées?

WENDLA Non, maman; pas de tristesse.

Mme BERGMANN Mon coeur !

WENDLA Ces idées me viennent la nuit, quand je ne dors pas. Je les aime et elles me bercent. - Est-ce que ce sont de mauvaises pensées, maman?

Mme BERGMANN Allez, range ta robe de pénitente! Et pour l'amour du ciel, remets l'ancienne! J'y coudrai un volant pour la rallonger.

WENDLA, remettant la robe dans l'armoire Ah non, alors! Du coup, j'aimerais avoir vingt ans bien sonnés.

Mme BERGMANN Pourvu que tu n'aies pas froid ! En son temps, ta petite robe était assez longue; mais...

WENDLA C'est bientôt l'été! - Oh maman, je ne suis pas si délicate! Même un tout petit ne meurt pas d'avoir les genoux à l'air! Cesse de t'inquiéter. Je ne suis pas une petite vieille grelottante. Est-ce qu'il vaut mieux avoir trop chaud, maman? - Tu devrais plutôt prier le bon Dieu que ton petit coeur ne te revienne pas un soir avec les manches coupées, et sans bas ni chaussures!- Quand je porterai ma robe de pénitente, j'irai comme une reine des elfes, sans rien en dessous... On ne gronde pas, maman ! Personne n'y verra rien.

Acte I, scène 2

Le dimanche soir

MELCHIOR Ce jeu ne m'amuse plus. J'arrête.

OTTO Alors, on arrête tous. Tes devoirs sont faits, Melchior?

MELCHIOR Continuez sans moi!

MORITZ Où vas-tu?

MELCHIOR Me promener.

GEORG La nuit tombe!

ROBERT Tes devoirs sont faits?

MELCHIOR Et pourquoi n'irais-je pas me promener la nuit?

ERNST L'Amérique centrale! Louis Quinze! Soixante vers d'Homère! Sept équations!

MELCHIOR Maudits devoirs!

GEORG Et le latin, par-dessus le marché!

MORITZ Toujours les devoirs! On ne peut penser à rien!

OTTO Je rentre.

GEORG Moi aussi, faire mes devoirs.

ERNST Moi aussi, moi aussi.

ROBERT Bonne nuit, Melchior.

MELCHIOR Salut, faites de beaux rêves!
Tous s'éloignent sauf Moritz et Melchior.

MELCHIOR J'aimerais quand même comprendre ce qu'on fait dans ce monde.

MORITZ L'école! J'aimerais mieux être une bourrique. - Pourquoi va-t-on à l'école?- Pour rater des examens! - Il en faut sept qui les ratent, parce que la classe du dessus n'a que soixante places. - Je me sens si drôle, depuis Noël... Je te jure, si ce n'était pas pour papa, je partirais m'embarquer à Altona aujourd'hui même!

MELCHIOR Parlons d'autre chose. - Ils se promènent.

MORITZ Regarde le chat noir, là-bas, il a la queue toute hérissée!

MELCHIOR Tu crois aux présages?

MORITZ Je ne sais pas trop. - Il est venu de là-bas. Ça ne veut rien dire.

MELCHIOR Echapper au délire religieux pour s'empêtrer dans la superstition! - Asseyons-nous ici, sous le hêtre. Le vent du dégel balaie les montagnes. J'aimerais être une nymphe, là-haut dans la forêt, me laisser bercer et balancer aux cîmes des grands arbres toute la nuit.

MORITZ Déboutonne ta veste, Melchior!

MELCHIOR Ha - comme les habits se gonflent !

MORITZ Il fait vraiment noir comme dans un four. Où es-tu au juste? - Dis, Melchior, tu ne crois pas que la pudeur des hommes est un produit de leur éducation?

MELCHIOR J'y pensais encore avant-hier. Elle m'a l'air bien profondément enracinée dans la nature humaine. Imagine-toi devoir te déshabiller devant ton meilleur ami. Tu ne le feras pas s'il ne le fait pas en même temps. - Encore que ce soit aussi une question de mode.

MORITZ Je me suis dit que si j'avais des enfants, des garçons et des filles, ils grandiraient en partageant la même chambre, et le même lit, si possible; ils s'aideraient matin et soir à s'habiller, à se déshabiller, et à la saison chaude, les garçons comme les filles porteraient juste une tunique en étoffe de laine blanche, avec une ceinture de cuir. - Il me semble qu'ensuite ils auraient une adolescence plus tranquille que la nôtre.

MELCHIOR Ça, Moritz, j'en suis sûr! Il n'y a qu'un problème: qu'est-ce qui arrivera quand les filles auront des enfants?

MORITZ Des enfants? Pourquoi?

MELCHIOR Parce que je crois à un certain instinct. Par exemple, enferme un chaton mâle avec une chatonne et laisse-les grandir entièrement livrés à l'instinct - je crois que tôt ou tard, la chatte sera grosse, bien que ni elle ni le mâle n'aient eu d'exemple.

MORITZ Chez les animaux, ça arrive tout seul, je pense.

MELCHIOR Chez les hommes d'autant plus, si tu veux mon avis ! Dis-moi une chose, Moritz: si tes garçons couchent dans le même lit que les filles et qu'ils ont tout à coup leurs premiers raidissements d'excitation - je parierais bien avec n'importe qui...

MORITZ Tu as peut-être raison. - Mais quand même...

MELCHIOR Et avec tes filles, à l'âge correspondant, ce serait exactement la même chose! Non pas que les filles aient vraiment... On est un peu mal placé pour en juger... Enfin, il est à supposer... D'ailleurs, la curiosité finirait bien par jouer son rôle!

MORITZ Juste une question, en passant...

MELCHIOR Eh bien?

MORITZ Mais tu répondras?

MELCHIOR Naturellement!

MORITZ Vrai?

MELCHIOR, lui tendant la main Parole. ...Eh bien, Moritz?

MORITZ Tu as fini ta composition latine?

MELCHIOR Viens-en au fait, voyons! ...Ici, personne ne nous entend ni ne nous voit.

MORITZ C'est qu'évidemment, mes enfants devraient travailler la journée, dans la cour et au jardin, ou se distraire avec des jeux physiquement astreignants. Ils devraient faire du cheval, de l'acrobatie, grimper, et surtout ne pas dormir sur du mou comme nous. Nous sommes terriblement ramollis. Je ne crois pas qu'on rêve, quand on dort sur du dur.

MELCHIOR Moi, dorénavant, jusqu'à la fin des vendanges, je dors dans mon hamac. J'ai plié mon lit et je l'ai coincé derrière le fourneau. ...L'hiver passé, j'ai rêvéque j'avais fouetté notre bidet si longtemps qu'il ne pouvait plus remuer un membre. C'est le pire cauchemar que j'aie jamais eu. ...Pourquoi me regardes-tu comme ça?

MORITZ Tu en as déjà eu?

MELCHIOR Eu quoi?

MORITZ Tu disais comment?

MELCHIOR Des raidissements d'excitation?

MORITZ Mm-hm.

MELCHIOR Bien sûr.

MORITZ Moi aussi.......

MELCHIOR Je connais ça depuis longtemps ! - Bientôt une année, déjà.

MORITZ C'était comme si la foudre m'avait touché.

MELCHIOR Tu avais fait un rêve?

MORITZ Oui, mais très court... Des jambes en collant bleu ciel qui montaient sur le pupitre du maître... Pour être franc, elles allaient l'enfourcher. - J'en ai eu une vision si fugitive.

MELCHIOR Georg Zirschnitz a rêvé de sa mère.

MORITZ Il t'a raconté ça?

MELCHIOR Sur le chemin du calvaire quotidien.

MORITZ Si tu savais ce que j'ai enduré, depuis cette nuit-là !

MELCHIOR Des remords de conscience?

MORITZ Des remords? - - - Une angoisse mortelle !

MELCHIOR Nom de Dieu...

MORITZ Je me croyais perdu. Je pensais que j'avais une infection à l'intérieur. Finalement, la seule chose qui m'ait apaisé, ç'a été de commencer à écrire mes mémoires. Oui, oui, cher Melchior, ces trois dernières semaines, j'ai souffert un martyre.

MELCHIOR Moi, à l'époque, je savais plus ou moins à quoi m'en tenir. J'ai eu un peu honte... Mais c'est tout.

MORITZ Dire que tu as presque une année de moins que moi!

MELCHIOR A ta place, je ne m'en ferais pas pour ça, Moritz. Je crois savoir que ces fantômismes n'émergent pas à un âge précis. Tu connais le grand Lämmermeier, le blond filasse au nez aquilin? Il a trois ans de plus que moi. D'après Iani Rilow, il ne rêve toujours que de choux à la crème et de gelée d'abricots.

MORITZ Qu'est-ce qu'il en sait, Iani Rilow?

MELCHIOR Il lui a demandé.

MORITZ Il lui a demandé? Jamais je n'aurais osé poser cette question.

MELCHIOR Tu me l'as bien posée.

MORITZ Dieu sait que oui! Peut-être que Iani Rilow aussi avait déjà fait son testament... On est les pions d'un bien drôle de jeu. Et on est censé se montrer reconnaissant! Je ne me rappelle pas avoir été en mal de ce genre d'exitations. Pourquoi ne m'a-t-on pas laissé dormir tranquille jusqu'à ce que tout se soit de nouveau calmé? Mes chers parents auraient pu avoir des tas d'enfants meilleurs. C'est moi qui suis venu, je ne sais pas comment, et je dois porter la responsabilité de m'être présenté! - Melchior... Tu y as déjà réfléchi? Qu'est-ce qui s'est passé pour qu'on se fasse prendre dans cette drôle de spirale?

MELCHIOR Alors, tu ne sais pas encore ça, Moritz ?

MORITZ Comment le saurais-je? Je vois bien que les poules pondent des oeufs, et il paraît que maman m'a porté dans son ventre. Mais qu'est-ce que ça explique? - Je me souviens que, quand j'avais cinq ans, j'avais déjà une drôle d'impression quand quelqu'un jouait une dame de coeur, à cause du décolleté; ce sentiment a passé. Par contre, aujourd'hui, je peux à peine parler à une fille sans imaginer des choses ignobles, et - Melchior, je te jure que je ne sais pas quoi.

MELCHIOR Je vais tout t'expliquer. - J'ai appris tout ça dans des livres, par des illustrations, par mes observations dans la nature. Tu vas être surpris; moi, à l'époque, j'en suis devenu athée. Je l'ai aussi dit à Georg Zirschnitz! Georg Zirschnitz voulait le dire à Iani Rilow, mais Iani Rilow savait déjà tout depuis longtemps, à cause de sa gouvernante française.

MORITZ J'ai épluché le petit dictionnaire Meyer de A à Z. Des mots - rien que des mots et encore des mots! Pas une explication claire. Oh cette pudeur! A quoi bon une encyclopédie universelle qui ne répond pas à la question la plus élémentaire?

MELCHIOR Tu as déjà vu deux chiens courir en travers de la rue?

MORITZ Non!... Aujourd'hui, ne me dis encore rien. J'ai l'Amérique centrale et Louis Quinze en perspective. Sans compter les soixante vers d'Homère, les sept équations, la composition latine... Demain, je sècherais de nouveau pour toutes les questions. Pour réussir à bosser, il me faut des oeillères, comme à un boeuf.

MELCHIOR Viens, montons dans ma chambre. En trois quarts d'heure, je nous expédie Homère, les équations et deux compositions. Je glisse une ou deux inattentions dans la tienne, et le tour est joué. Maman nous concoctera une de ses limonades, et nous bavarderons tranquillement de la reproduction.

MORITZ Je ne peux pas. - Je ne peux pas bavarder tranquillement de la reproduction!Si ça ne te fait rien, initie-moi par écrit. Ecris pour moi ce que tu sais. Sois aussi concis et clair que possible; tu cacheras ça dans mes livres demain, pendant l'heure de gymnastique. J'emporterai ça à la maison sans le savoir. Je tomberai dessus un jour, à l'improviste. Je ne pourrai pas m'empêcher d'y jeter un coup d'oeil las... Si c'est vraiment indispensable, tu peux faire quelques dessins dans la marge.

MELCHIOR Tu es une vraie fille. - Enfin, comme tu voudras! Moi, c'est un travail qui m'intéresse. - Juste une question, Moritz.

MORITZ Mmh?

MELCHIOR Tu as déjà vu une fille?

MORITZ Oui!

MELCHIOR Mais en entier?

MORITZ En entier.

MELCHIOR Eh bien, moi aussi. - Donc, pas besoin d'illustrations.

MORITZ Pendant la fête du tir, je me suis glissé dans le musée d'anatomie. Si on l'avait su, on m'aurait chassé de l'école. - Belle comme le jour, et - oh, d'une vérité !

MELCHIOR Moi, c'était l'été dernier, j'étais à Francfort avec maman. - - Tu veux déjà partir, Moritz?

MORITZ Faire mes devoirs. - Bonne nuit.

MELCHIOR Au revoir.

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